La littérature, ça n'est plus ce que c'était, ma pauvre dame, des écrivains, c'est bien simple, on n'en trouve plus, quant au niveau de la création culturelle française, ne m'en parlez pas, allez, les étrangers se moquent de nous.
Ce type de discours chagrin, déplorant la mort de la littérature française, est devenu assez commun. Selon les goûts des pleureuses, elle aurait rendu le dernier soupir avec Proust, avec Céline, ou, pour les plus modernistes, avec Gracq. On tombe là dans une myopie caractéristique du jugement littéraire, qui n'est pas nouvelle : plus on est près du phénomène, moins on est capable de le voir clairement. Dans le passé, le travail de distinction a été fait, nous voyons se détacher derrière nous les grands massifs littéraires, d'ailleurs l'école nous a appris à nous extasier devant leur beauté. Dans le présent, nous n'apercevons guère qu'un chaos informe.
Cette confusion se trouve accrue, depuis un certain temps, par plusieurs phénomènes : l'énorme accroissement de la production, qui noie les tables des libraires et rend d'autant plus difficile pour le lecteur le choix et le jugement ; l'effacement progressif de la notion de valeur, au profit de l'idée selon laquelle tout a plus ou moins son intérêt ; la perte de crédit des instruments traditionnels de jugement, prix littéraires, critique journalistique, qui n'ont pas toujours défendu les meilleurs ; la disparition des écoles et des doctrines, qui aidaient à s'y retrouver, au profit d'un éclatement complet du champ littéraire ; la « pipolisation » croissante de l'écrivain, jointe au panurgisme des médias, qui aboutit à ce que toute la place soit occupée par une poignée d'auteurs censés «faire l'événement», au détriment de la diversité de la production littéraire. Cette confusion généralisée rend d'autant plus indispensable l'affrontement autour de valeurs et de jugements esthétiques, qui peut aider à clarifier la situation. La controverse reste toutefois marginale, sauf sur internet, mais le foisonnement même d'internet en compromet la clarté.
Je suis convaincu, au contraire des pleureuses, que cette époque est l'une des plus fécondes de notre histoire littéraire. Elle l'est par la diversité des genres et des auteurs, par l'inventivité formelle, par le poids de certaines œuvres déterminantes. Sans parler du roman, où abondent les auteurs passionnants, dont on ne parle pas forcément beaucoup, la poésie est en plein renouvellement, il suffit pour s'en convaincre de feuilleter l'une des innombrables revues de poésie, ou de consulter des sites comme sitaudis ou libr.critique. Ce foisonnement créateur, qui conduit certains poètes à exploiter les ressources d'autres supports que le papier, n'empêche pas une poésie plus classique de continuer à vivre, et à produire des textes de qualité. Ces romanciers, ces poètes ont besoin qu'on les fasse connaître, que les médias leur accordent un peu de place, les sites internet, Le Matricule des anges ou les revues confidentielles font un gros travail, mais qui ne suffit pas.
Un jeune poète, Alexander Dickow, vient ainsi de publier chez Argol son premier livre, un recueil que je tiens pour l'une des plus belles et des plus originales réussites contemporaines : «Caramboles». Le texte carambole, en effet, deux versions, une anglaise, l'autre française. Les deux jouent de l'impropriété, de la maladresse voulue, qui produit ces effets claudicants, saugrenus, qu'affectionnait et que recommandait Verlaine, sous des formes évidemment très différentes. Cette maladresse même, soigneusement chorégraphiée, donne au texte un côté presque désarmant. Le langage se brise sous l'effet conjugué, semble-t-il, de l'étonnement enfantin devant le monde, et d'une émotivité toujours surveillée par l'ironie, comme chez Laforgue, dont on retrouve d'ailleurs, est-ce un hasard, un groupe de mots en enjambement qui reproduit un passage de «L'hiver qui vient» :
Autour des sorties les cheminées
D'usine
Cette permanente claudication des mots ne cesse de susciter de réjouissants effets d'insolite, ainsi qu'un discours émis par un digne britannique en état d'ébriété, qui perd le contrôle de son langage, et le contemple comme de loin, éberlué, aller seul son chemin. Ce n'est plus lui qui parle, mais qui ? Cette langue bute, comme nous ne cessons de buter sur la résistance obstinée du monde, elle poursuit pourtant son bavardage, petit mécanisme à émettre des expressions sans importance.
On est toujours, dans ces poèmes, hors du temps exact, de la syntaxe juste, englué dans la circonstance et la circonlocution, c'est-à-dire dans cette marge, cet à-côté de la parole, ces lisières où les choses prennent vie, lorsqu'on ne les considère pas frontalement. Pas de lyrisme ici, pas d'apparente intensité d'expérience ou de sentiment, un univers quotidien, trivial, fait de saisons, d'imperméables, de cartes postales de vacances et de casseroles. Il y a bien un long conte de fées, mais façon problèmes de couple et courrier du cœur. Ce bavardage apparemment anodin, cette façon de ne jamais aller droit est une manière de laisser la réalité s'installer, sans la forcer, par les détours de l'humour et de l'apparente insignifiance.
Le parallèle entre l'anglais et le français montre les deux langues qui travaillent chacune à leur façon : le français plus logiquement et syntaxiquement, l'anglais plus musicalement, avec même une espèce de surabondance phonique qui évoque parfois les étranges combinaisons d'Edward Lear ou Lewis Carroll. De sorte qu'on ne peut pas lire un des textes comme une traduction de l'autre (Dickow d'ailleurs s'amuse à déjouer les parallélismes, en faisant du prince de la version française un dragon de la version anglaise) : ils fonctionnent l'un par l'autre, l'un avec l'autre, de même que deux instruments qui se répondent.
Cela fait de Caramboles un texte d'une espèce rare : à la fois profondément original et novateur dans sa forme, et relativement simple d'accès, pour peu que l'on n'ait pas de préjugé sur ce que devrait être ou ne pas être la poésie. Mais au lieu de bavarder sur Dickow, mieux vaut lui laisser la parole :
Oh c'est un bien bon canoë
quand le chapeau dort sur la tête
de travers, pêcheur un jour d'or et
calmement au leurre dans l'eauO c'est un lac bien vite où je
rusé et j'attrape toujours, là
où partent et sont les loins
poissons, un poisson qui s'en vaOh, it's a fine, slowly canoe
where the hat astray doze on a
fischerman me, one day gold
and with calmly in the water bait
oh it's a sunlit swiftly pond
where I clever always and catch
when a (glib !) away fish can be
and go, a briefly fish that's gonePrince
Comment ça va, enchanté
à faire la connaissance, s'il te plaît
de vous être assise. Comment
vont votre sœur et est-ce
que son divorce le mari, je
me suis désolé l'avoir entendu.
Quel beau temps fait-il ? J'ai emmené
Une vieille chienne le vétérinaire
[...]Dragon
How are you do, nice meeting
to you, please and sat down.
how are your sister
and is her divorce
a husband, I'll sorry to heard that
is the weather so nice?
I have took an old dog
To the veterinarian [...]Et de temps en temps
me trouvant tout une fois
pour grand, le temps
du départ est venu.Sous les branches
Le soir file au tournant
Tandis qu'à mon tour
Tout sens dessus dessousDessus les vagues adieux
Que la mer balance de loin
J'écoule autour d'ici
En bas, tout beau, bateau.And from time to time
being grown all and once
handsome up, I started
off and on my way
Passing under branches
that roam and evening go,
into and out the turns
all this way and now that
I'm on the dark and old,
the waving seas goodbye,
about around the down
all boat, and big, and by.P.J.
***
http://www.t-pas-net.com/libr-critique/index.php?s=dickowlibr-critique, Fabrice Thumerel
Voici le premier recueil – prometteur ! – d’un jeune poète et traducteur américain qui achève sa thèse sur la poésie française du XXe siècle.
Quatrième de couverture
« Il n’existe pas encore de nom pour désigner ce point limite où le brimbalement le plus farfelu, le plus absurde dandinement devient soudain de la danse. Mais je l’ai cherché dans ce livre, ce point limite. J’ai assailli ma langue étrangère, le français, j’y ai semé les l’on-lit et les qu’on-con, les maladresses, toutes les belles entorses impossibles. Puis j’ai infiltré, sapé, envahi mon autre langue étrangère, l’américain ; je n’ai craint aucun solécisme, j’ai hérissé l’oreille de ma matraque malapropiste, allègrement j’ai fait clopiner la langue anglaise. J’ai tenté en somme de raccorder la langue de travers, comme un lutin de musée qui pencherait les cadres un peu de côté, pour rire. Ça gêne l’œil, l’amateur s’indigne ; on mène la chasse aux injustesses ; on veut rajuster. » A.D.
"Quoi que je pourrais dire
après un tel discours aussi lyrique ?"Ne nous y trompons pas, vu les références à James Sacré, Philippe Beck et Jean-Claude Pinson – qui a d’ailleurs recensé ce livre sur Sitaudis –, cette interrogation en mauvais français est tout à fait significative : c’est une invitation à couper court avec la "poésie sentimentale et naïve" (essai de J.-C. Pinson)… À l’effusion il faut préférer le silence ou le mal dire, autre façon de "composer à sec" – formule de Pinson qui fait écho au lyrisme sec de Beck. L’auteur de ces Caramboles combine en effet les blancs et cette forme de mécrit qu’est le mal-dit : creusant son rapport d’étrangeté à la langue française, cet Américain de trente ans à peine se retourne contre sa langue natale pour la faire déraper. Cette double distorsion linguistique qui relève de l’ADN (Agencement discursif neutralisant) crée un inter-dit où se croisent, s’abîment et renaissent les deux langues. Par exemple, là où l’une fait entendre sa richesse phonique, l’autre dévoile son ingéniosité parodique :
"a gap in the rustles
which rumple, tall and sway
by the stinging nestles,
you can pick some nosegay
in a patch where the creek
is dabble and nourish,
and hiatus blossoms peek
out themselves and flourish” (14).
"le râle des genêts
au beau milieu la brise,
on se trouve un jardin
tout répandu d’exquises
poussées drues de soudains
boutons : dehors à l’eau
un hiatus se montre
à justesse et s’éclôt" (15).Parfois les deux se font écho dans leurs harmonies respectives : "Clumps of smarmy grackles" (12) / "Des quiscales criards raclent" (13).
Qu’il revête la forme de l’archaïsme, du barbarisme, du solécisme ou de l’embrouillamini, l’interdit libère la langue, faisant notamment éclater la gangue de ce discours contraint par excellence qu’est le discours amoureux : "Des filles comme celle-là, / j’en ai vécu, oui" (49) ; "Puis-je au moins être seul ensemble / juste l’instant rien qu’avec / ta frigide sonnette à la porte" (112). Libérée, la langue – que Dickow fait merdRer en lorgnant plus du côté de Molnàr que de Prigent – retrouve son oralité, redevient sensible et expressive, synesthésique ou synecdochique : "Ça me met / complètement dehors / en moi" (29) ; "nous avons goûté / mille couleurs" (35) ; "J’ai dû beaucoup / de choses à faire" (39) ; "je te serre dans la main" et "un précipice d’érudition, / tout frappé de soucis / aux sourcils" (45) ; "manières rampées" (76) ; "je t’ai touché / de l’œil" (100).
Redevenus babioles, les mots caracolent, carambolent, et de leurs télescopages naissent des crumbles de fariboles qui constituent de baroques coqs-à-l’âne :
"Comment
vont votre soeur et est-ce
que son divorce le mari, je
me suis désolé l’avoir entendu,
quel beau temps fait-il ? J’ai emmené
une vieille chienne le vétérinaire
où elle allait mieux, merci pour
m’avoir demandé. Je sais
ta majesté n’a que quelques
minutes, merci d’être disponible
à toute déclaration et m’accordes-tu
l’entretien. Non, pas de sucre
du café en moi non plus,
merci grâce à toi" (68).La déconstruction du tout conversationnel fait ici penser aux effets critiques du cut-up. Ailleurs, le discours peut s’empâter et le sens coaguler : celui qui a retenu les leçons des (post)modernes Luca, Tarkos ou Hubaut nous fait alors entendre la difficulté du dire.


