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Pascal Quignard
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Né en 1948, Pascal Quignard est écrivain et
musicien, auteur de romans, de petits traités, de livrets
d’opéra et de danse.

Lettre de la Magdelaine- Ronald Klapka - janvier 2011


Inter aerias fagos MMXI
Pascal Quignard & alii

 

20/01/11 — Pascal Quignard, Bénédicte Gorrillot, Pierre Alferi, Éric Clémens, Michel Deguy, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent, Jude Stéfan. — Et aussi, Emmanuel Laugier, Pierre Ginésy, Nicole Albertini, Björn Schmelzer et l’ensemble Graindelavoix

Vita brevis, ars longa
Larousse, pages roses.

Necessitas non habet legem.
Idem.

« Chacun subit ses Mânes. Le réel est plus imprévisible que le langage qui nous en défend et qui prétend qu’il pourvoit de sens le monde. La naissance emplit d’inquiétude et de visions invisibles. La mort emplit d’effroi et d’apparences inlocalisables. Ce monde est une métamorphose qui ne cesse de surprendre parce qu’elle mêle la répétition la plus extraordinaire à l’avenir le plus aléatoire. La soie provient d’un ver, le cri du berceau, le péché de l’obséquiosité, la peur de la vie, le feu des branches mortes, l’homme d’une vulve, le daimôn d’un miroir, les ailes de la lune, l’ange de la masturbation. »
Pascal Quignard [1]

Et cor intellectum rimabatur
Augustin [2]


INTER, à partir d’Inter aerias fagos, Pascal Quignard, Bénédicte Gorrillot, et des poètes de leurs amis

Pascal Quignard est un auteur latin. C’est pourquoi, il écrit pour être lu en 1640. Non seulement, avec Esprit (Jacques [3]), mais encore dans cet esprit :

« En 1979 j’ai écrit : « J’espère être lu en 1640. » Benjamin dans Zentralpark dit que nous devons avoir devant la vie moderne l’attitude du XVIIe siècle devant l’Antiquité. C’est-à-dire : Il faut vivre le présent comme la ruine qu’il prépare. Il faut découvrir le présent comme une ruine dont on recherche le trésor.
La ruine du jadis qui se répète — ou plutôt qui ne cesse pas de commencer. La ruine qui ne cesse pas de jaillir.
La Ruine jaillissante, voilà ce que je nomme le 1640. » [4]

Le trésor aujourd’hui, serait-il la langue latine, dont quelques uns, et notre auteur au premier chef [5], s’obstinent à y recueillir le toujours vif des mots ? c’est que : « La litteratura est le souci atomique des litterae » [6]

Lettrée, Bénédicte Gorrillot l’est très certainement, reconnue côté grand public, aujourd’hui pour une remarquable exégète de l’oeuvre de Christian Prigent [7] ; ses travaux mêlent une empathique fraîcheur à une analyse sans la moindre concession. La bonne école des langues anciennes, et l’ingenium y sont sans doute pour quelque chose. Cela se manifeste avec éclat avec cette contribution au colloque de Cerisy, Pascal Quignard, figures d’un lettré, dirigé par Philippe Bonnefis et Dolorès Lyotard, en 2004 [8]. Elle s’intitule « Le latin de Pascal Quignard », l’attaque en est :

Dans « Les langues et la mort », Pascal Quignard écrit :

« Thèse :

Le français n’est pas du latin qui a dérivé. (Syntaxe qui n’a rien à voir avec Rome.
Lexique qui n’a rien à voir avec Athènes. Etc.)

Contre-argument :
C’est du latin tout court. »

L’écrivain ajoute, non sans provocation : « (Nationalisme : / Le latin, c’est du français de cuisine.) » [9]

Elle conclura, quelques (solides) pages plus loin :

« Le latin de Pascal Quignard » n’est donc pas une langue figée, un donné « mort » convoqué sans dommage dans le texte français. L’auteur fait revivre cet idiome, car il l’investit de nouveau du devoir de « répondre à des désirs, des desseins » ou à des rêves, en offrant à ces derniers la possibilité d’une expression lexicale imprévisible. La langue latine sort ainsi du mode de convocation strictement répétitif qui avait contribué à la figer en un cadavre de citations - toujours les mêmes. Le romancier en refaçonne le visage, en vrai poète dans sa prose, quand il en fait l’un des véhicules privilégiés de ses fantasmes « originaires ». Il tire le latin vers une violence, une « bassesse sordidissime », une force de concentration sémantique et une ambiguïté temporelle auxquelles cette langue ne se résout pas aussi uniment au cours de son histoire.

Ainsi appareillés, il nous est donné de découvrir, grâce à Bénédicte Gorrillot, et à Catherine Flohic, l’éditrice (Argol [10]), INTER, un ensemble poétique et latin d’aujourd’hui, qui a pour source Inter aerias fagos [11], le fac-simile du texte publié en 1979 par Orange Export Ltd, une douzaine de feuillets, originellement, nous est fourni aux pages 43 à 55 (à juste titre non paginées). Et voici une aventure du langage, rediviva. Outre Bénédicte Gorrillot, en l’occurrence l’universitaire, mais pas moins poète, six écrivains mais pas moins universitaires, se sont colletés avec ce latin revenant, à la façon d’un Jacques Ancet, traducteur que l’on sait (Valente, Villaurrutia, Quevedo, Gomez de la Serna ...) déclarant faire revenir Jean de la Croix vers nous — la chanson des faubourgs (villancicos ou lettrillas), quand elle se fait voix venue des profondeurs, ne recelant pas moins de sublimité(s) que les traités les plus apophatiques, ce que n’auraient pas démenti Marguerite Duras ou De Certeau qui ne regrettait rien.

Je plonge vers les didascalies données en fin d’ouvrage. Après les passages obligés : Deguy, Berman, Benjamin (je régresse, chronologiquement parlant), des excursus sur quelques uns des mots : saltus (bois, saillie, voire ouvert), terrisonus (on entend le Dies irae), accolé à l’étrange apparition (être ange, pas si étrange) de logos, écho grec d’un "Sag"à la germanique sonorité comme celle de la forêt wagnérienne, ou encore les harmoniques dysharmoniques de l’injonction du Dict heideggerien que Lacoue-Labarthe traduisait avec perspicacité et latin : dictamen. Un réson (Prigent, dans sa traduction en appelle à ce vocable pongien [12]) quasi biblique en sa finale. Les échanges avec les traducteurs nous les révèlent tels qu’en eux-mêmes, mais rassemblés, ils créent un pluriel intérieur [13], avec lequel chacun débattra : et c’est Jude Stéfan qui en appelle à Klossowski (traduction de l’Enéide [14] ), Pierre Alferi qui se cite justement : Chercher une phrase [15], Emmanuel Hocquard qui justifie sa traduction de saltus : « Le dehors, le langage ! » [16], Bénédicte Gorrillot s’enhardit : « Terreur un tressaillir, un trembler d’en sortir [...] - et soudain la lingua, le sermo adulte » [17], Éric Clémens en bon lecteur de Rancière s’exclame : « Puisqu’il n’y a pas de paroles sans fiction depuis les langues des cris et que le seul maître qui vaille est le maître ignorant, comment trancher le double bind du “tout est traduisible” et “tout est intraduisible”, sinon par le façonnement des cris des langues que je ne comprends pas ? », et Michel Deguy assure : « Est-ce que je traduis Archiloque ? Non. C’est un accaparement, une adaptation d’un dit ancien à mon usage. »

Et la maîtresse d’oeuvre de préciser :

« Les sept traducteurs offrent au moins sept traductions du titre : « Entre les hêtres aériens  » (Alferi), « Air entre êtres » (Clémens), « Dans les hêtres de l’air » (Deguy), « Entre les hêtres élevés couleur de ciel » (Gorrillot), « De l’air entre les branches des hêtres  » (Hocquard), « Aux souffles des feus » (Prigent), « Sous le faîte des hêtres » (Stéfan). »
(Me prenant au jeu, en voici, une : «  Faux de l’air, entre » [18].) « Ce titre, au sens indécidable [19], avertit de la vérité intime du texte qu’il surplombe : le poème, précisément, échappe. »

Et de révéler :

« INTER dévoile son ambition paradoxale : en maintenant « l’entre-deux jamais refermé du latin et du français », ce livre tente de faire entrevoir l’Autre, dans la beauté rugueuse de son altérité. Inter aerias fagos échappe, puisque ça ne passe jamais complètement en français. De même, le sujet Quignard - qui a choisi de confier les marques de sa subjectivité singulière à ce medium latin obsolète - échappe. Il se dérobe, au seuil même de la parole, consentant à parler et bloquant la communication. »

Et c’est à Pascal Quignard, que revient dans une lettre à Bénédicte Gorrillot et qui forme préface, « le ressouvenir tourné vers l’avant ».

Juste quelques points, cette trentaine de pages étant à lire minutieusement pour découvrir le salut (salus) dans l’inessarté (saltus).

Première précision : l’allusion aux Métamorphoses d’Ovide [20] que rend visible/lisible la traduction de Bénédicte Gorrillot, et que suggère bien le cut-up du poème.
Autre dépli : Jérôme, patron des traducteurs [21] "de pelago veniens" (venant du large) "scribens mortuus est" (est mort en écrivant).
Suggestion : la lalangue [22] des anciens : « st », « sag » (le rugitus de l’océan primordial, hugolien par anticipation, dans les plis de l’obéissance au vent).

Et puis encore, y apprendre comment refermer la fleur :

de syllabe en syllabe se re-fléchissant,
à sonner des sons qui se taisent
st, sag, quod, ding, dong,
hiems
ayant l’habitude
jusqu’au point
suivi d’une parenthèse fermée.

.)














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